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Palestine : les bases de la solidarité
publié le mardi 16 janvier 2007

Alain Gresh
 

Sommaire :

Au nom de quels principes peut-on prendre position sur le conflit israélo-palestinien ?(Alain Gresh)
Les fondements de notre engagement : le droit international
Le contexte de notre engagement
La question du génocide des Juifs
La question de l’antisémitisme
La question du terrorisme
Vers une situation encore plus incontrôlable ?

Document : Tentative de définition des bases d’une solidarité (Alain Gresh)
Introduction
Quelle solution pour le problème palestinien ?
Antisémitisme et solidarité avec les Palestiniens
Sionisme et peuple juif
Résistance, terrorisme et lutte armée

Extraits (Alain Gresh)
Lettre à ma fille, Avant-propos d’Israël-Palestine. Vérités sur un conflit

Au nom de quels principes peut-on prendre position sur le conflit israélo-palestinien ?

Cette conférence est un peu particulière car je ne parle- rai pas beaucoup de l’histoire du conflit palestinien, mais je poserai des questions sur le sens de l’engagement aux côtés des Palestiniens, questions parfois dérangeantes, qui nous amènent à réfléchir sur des points auxquels nous ne sommes pas forcément habitués. Je veux aborder la dimension poli- tique du problème, qui nous oblige à aller au-delà de la dimension humanitaire, au-delà de la simple solidarité avec les victimes, solidarité indispensable mais non suffisante. Cette analyse du problème palestinien exclut aussi bien les motivations religieuses que celles d’un nationalisme intégral.

Par ce terme, il faut entendre la position de ceux qui affirment qu’une nation a des droits supérieurs aux autres. Si l’on observe le conflit yougoslave, on a eu affaire à ce même type de raisonnement de la part des nationalistes qui veulent légitimement défendre leur nation mais pensent en même temps que les droits de leur peuple sont supérieurs à ceux du voisin. Il est ainsi impossible d’argumenter face à celui qui dit : cette terre de Palestine était la terre du peuple juif et ce peuple a aspiré depuis deux mille ans à y retourner. Même s’il reconnaît que cette installation s’est faite au détriment des Palestiniens, son préalable est que le peuple juif a des droits inscrits dans une histoire immémoriale que personne ne peut détruire. Toute discussion sur le malheur des Palestiniens échouera au nom du bon droit des Juifs.

Si je mets tout ceci en lumière, c’est que je pense que c’est au nom d’autres prémisses qu’il faut prendre position sur le conflit israélo-palestinien, mais qu’en même temps, il est important de mettre en lumière le point de vue à partir duquel on se place : ce n’est pas être pour les Palestiniens contre les Israéliens ; notre solidarité ne se fonde pas non plus sur les caractéristiques spécifiques du peuple palestinien qui comme peuple aurait des qualités spécifiques et que cela leur donnerait des droits que d’autres peuples n’ont pas. Je crois qu’il est important d’avoir une vision très réaliste de ces luttes. J’appartiens à une génération qui a participé à des batailles, non pas celle de l’indépendance algérienne, mais à celles de la guerre du Vietnam, que nous avons menées parfois avec un grand aveuglement. Nous avons mythifié la lutte du peuple vietnamien, pensé exclusivement que c’était une résistance héroïque et que ce peuple libéré allait construire quelque chose de nouveau. De même, les porteurs de valise expliquaient parfois que la révolution algérienne allait créer le socialisme partout en France.

Les fondements de notre engagement : le droit international

Les principes à partir desquels nous prenons position sont ceux du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le refus de l’occupation. Je ne mythifie pas le droit international, je sais qu’il a des limites, qu’il est aussi le résultat d’un rapport de forces, mais en même temps il me semble important de s’appuyer sur lui parce qu’il est l’élément qui permet de structurer les relations internationales, d’éviter la loi de la jungle. Il faut aussi être conscient que ce droit international s’applique dans un contexte donné, celui d’une hégémonie américaine totale sur le monde et d’une alliance américano-israélienne stratégique.

On peut avoir du conflit israélo-palestinien une vision purement « morale » et abstraite sous le prétexte que le droit international n’est que le résultat des rapports de force et qu’il a été imposé aux Palestiniens à partir d’une injustice qui leur a été faite en 1947 avec la division de la Palestine. J’imagine qu’il y en a parmi vous qui partagent cette position. Elle est tout à fait respectable mais pour moi, elle ne fonde pas la position d’une association de solidarité, pour plusieurs raisons.

D’abord, parce que de façon pragmatique, je m’engage dans les combats avec l’idée qu’on peut obtenir quelque chose. Je ne m’engage pas dans les combats avec l’idée qu’on rencontre souvent chez certains de nos amis palestiniens ou arabes, d’une espèce de vision fataliste qui consiste à dire que « ça fait cinquante ans que ça dure, ça peut durer encore deux siècles et dans deux siècles nous gagnerons ». Cette position n’a ni efficacité sur le terrain, ni possibilité de transformer la réalité. Or ce qui m’intéresse, c’est de transformer cette réalité, de voir ce qu’il est possible aujourd’hui de transformer : j’essaye de fonder mes prises de position à partir de ce que j’appelle un mélange du droit international et des rapports de forces tels qu’ils sont et non tels que je les rêve.

Le contexte de notre engagement

Je crois que c’est un débat important de savoir ce que nous voulons, pour nous qui sommes dans un mouvement de solidarité et d’où nous parlons. Quand un Palestinien des Territoires ou de la diaspora dit : « Je refuse la solution de compromis y compris celle de Taba et je veux un seul État », c’est sa vie, c’est sa décision, c’est lui qui la prend. Mais que nous nous disions de Paris des choses radicales, cela n’implique rien pour nous sur le plan individuel et il est donc facile d’avoir un discours plus radical. Chez les Palestiniens eux-mêmes, on peut mesurer ce fossé que j’ai pu constater : dans la diaspora riche, celle de la bourgeoisie palestinienne au Koweït, d’une partie des Palestiniens des États-Unis, etc., on tenait un discours extrêmement radical dans les années 1970, beaucoup plus radical que celui des territoires occupés. Ils tenaient ce discours parce qu’ils étaient installés dans une situation où le fait de repousser la solution à cinquante ans ne leur posait pas problème car ils vivaient une situation plus que supportable.

Nous, nous travaillons en France, face à un public français et nous sommes évidemment soumis à une situation particulière qui n’est pas celle de militants qui vivent dans le monde arabe. Un des problèmes évidemment nous est renvoyé avec force, c’est la question du génocide des juifs, de l’antisémitisme.

La question du génocide des Juifs

Le génocide des Juifs est un élément de l’histoire européenne qui pèse énormément, qui a beaucoup pesé dans la sympathie qu’il y a eu à l’égard d’Israël, même si je pense qu’il pèse beaucoup moins. En même temps il continue à jouer un rôle important dans les prises de position, dans les polémiques et je crois qu’il faut être, là-dessus, extrêmement clair.

Dans la réalité des débats, c’est une question qui évidemment revient constamment : « Les souffrances subies au cours de la Shoah nous donnent le droit de... » Je crois que là aussi il est important d’être capable de discuter de cela. Le génocide des Juifs est un problème qui est incontournable dans l’opinion française et européenne. C’est une partie de l’histoire européenne. Mais il est important de dire que, comme pour tout génocide, on peut en tirer deux leçons tout à fait différentes. Une interprétation qui est une interprétation ethnique ou fermée, qui est de dire que ce génocide des Juifs leur donne des droits que d’autres n’ont pas, leur permet de faire des choses, que quoique fasse l’armée israélienne sur le terrain, ce n’est pas grand chose à côté du génocide. Il y a un courant dans la société israélienne qui se place sur ce terrain. Il y a une autre leçon possible, que tirent d’autres personnes, aussi bien en Israël que dans les communautés juives : le génocide des Juifs est ce que j’appellerais, un patrimoine commun de l’humanité, c’est-à-dire qu’il nous concerne non parce que ce sont des Juifs qui ont été tués, mais en tant qu’êtres humains, parce que ce sont des humains qui l’ont fait à d’autres êtres humains. En tant qu’être humain, je suis concerné par le génocide des Juifs et ceux du Rwanda et du Cambodge. Et je dirai : je suis plus concerné par le génocide des Juifs parce qu’il a eu lieu en Europe et que d’une certaine manière, les pays européens en portent la responsabilité. Il est donc normal que les populations européennes y soient plus sensibles, mais il faut refuser que ce génocide soit pris en otage, utilisé pour justifier les politiques de répression et d’occupation.

Il nous faut aussi prendre en compte que ce génocide, inscrit dans l’histoire, a créé des peurs réelles, des peurs réelles dans les communautés juives du monde ainsi qu’en Israël. Lors de la première Intifada, un ami journaliste, au retour de sa première visite en Israël et dans les Territoires occupés m’a dit : « Je suis étonné, les gens qui ont peur là-bas, ce sont les Israéliens, pas les Palestiniens. » Bien sûr, cette peur est, en partie, manipulée par les gouvernants, mais en même temps, elle est réelle. Il faut faire attention à la manière dont on s’adresse aux gens, pas seulement à la communauté juive, mais plus largement. On ne peut pas simplement dire que cela est fantasmatique, on peut affirmer qu’il n’y a jamais eu l’équivalent en France, contrairement à ce qu’ont prétendu certains intellectuels, de la Nuit de Cristal au moment du déclenchement de la seconde Intifada. Dans le même temps, les attaques antisémites étaient réelles et elles ont créé dans la communauté juive une grande peur. Elles ont aussi permis à la direction de cette communauté de créer une espèce de sursaut « patriotique ». De même que les attentats, sur lesquels je reviendrai, ont créé en Israël un sursaut d’unité nationale autour d’Ariel Sharon. Faisons attention à la manière dont nous nous exprimons. Je pense que c’est important, non pour des raisons tactiques, mais pour des raisons de fond.

La question de l’antisémitisme

De ce point de vue, je prendrai un exemple : dans un certain nombre de manifestations, il y a eu des cris et des tracts « État sioniste = État nazi ». Je crois que c’est inacceptable, non pour de raisons tactiques, mais parce qu’on est dans une comparaison qui n’a pas de sens. Qu’est-ce qui différencie l’État nazi des autres États dictatoriaux ou autoritaires ? C’est l’extermination systématique, industrielle, de millions de Juifs, mais aussi de Tsiganes, de Slaves, etc. Dresser ce parallèle est non seulement faux, mais provoque à juste titre dans les communautés juives et en Israël un malaise et facilite le travail de tous ceux qui veulent discréditer toute critique de la politique israélienne.

Une comparaison me paraît, en revanche, plus convaincante  : celle de la France pendant la guerre d’Algérie. L’État français qui menait la guerre en Algérie était un État démocratique, pour les Français, pas pour les Arabes. Il va commettre des crimes, il va tuer des centaines de milliers de gens, mais c’est un État de droit où règne le multipartisme, la liberté de la presse, etc. Israël aujourd’hui est un État démocratique pour sa population juive. Malheureusement, le fait d’être un État démocratique n’empêche pas du tout de commettre des crimes. Dans ce conflit, on trouve un aspect colonial qui fait la particularité du mouvement sioniste par rapport à d’autres mouvements nationalistes. Le mouvement sioniste est né à la fin du XIXe siècle en Europe de l’Est, avec les mêmes caractéristiques que tous les mouvements qui y naissent à cette époque, celle de la crise des empires et du surgissement des nationalismes ethniques. La base essentielle du sionisme, ce sont les communautés des ghettos de Russie et de l’est de l’Europe, dont les populations ont des caractéristiques proches des nationalités (langue commune, territoire, communauté de destin, etc.). Le discours du mouvement sioniste est proche de celui des autres nationalismes ethniques (serbe, roumain, hongrois, etc.) : nous sommes supérieurs aux autres, nous sommes différents, nous avons une mission particulière, etc.

Mais ce qui fait la particularité du mouvement sioniste, jusqu’à aujourd’hui, c’est son aspect colonial : coloniser une terre qui est ailleurs. Aujourd’hui, quand vous dites cela, vous suscitez tout de suite chez un certain nombre de gens, une espèce de répulsion disant : « Comment vous osez dire ça ? » Pourtant, à l’époque, le mouvement sioniste se réclamait ouvertement de cette vision coloniale, qui n’avait pas de connotation négative.

La comparaison entre Israël et l’Afrique du Sud mérite une discussion. Si on observe la situation dans les territoires occupés, il y a un vrai apartheid, au sens propre du terme, c’est-àdire deux populations sur place, les colons d’un côté et les Palestiniens de l’autre, qui vivent dans deux systèmes parallèles. De ce point de vue, c’est vraiment l’apartheid, c’est-àdire avec des lois différentes pour les uns et les autres. C’est ce qu’affirme avec force l’organisation de défense des droits humains B’Tselem. Mais ce qui pose problème dans cette comparaison, c’est la question du travail : en Afrique du Sud, il y avait quatre millions de Blancs et vingt ou vingt-cinq millions de Noirs. La société blanche ne pouvait pas vivre sans le travail des Noirs. La société israélienne, elle, peut très bien se passer du travail des Palestiniens et d’ailleurs elle le montre pratiquement depuis la seconde Intifada : le nombre de Palestiniens qui viennent travailler en Israël a beaucoup diminué et Israël fait venir des travailleurs immigrés de Roumanie ou d’Afrique.

Je reviens sur la question de l’antisémitisme. Il faut le reconnaître, il y a eu une résurgence d’actes antisémites qui ont visé la communauté juive en France et ailleurs. Cette émergence d’un antisémitisme a été relayée dans des fractions très réduites des communautés dites d’origine maghrébine, comme lors de la première manifestation de solidarité avec les Palestiniens. Moi-même j’ai participé à une manifestation où il y avait une centaine de « jeunes des quartiers », comme on dit, qui criaient des slogans antisémites. Cela doit amener chez nous, d’abord à une condamnation absolument sans nuance de ce type de position. Il est vrai aussi que l’on a assisté à une recrudescence, notamment depuis le 11 septembre 2001, d’actes d’agressions contre des Arabes ou des musulmans. Nous ne choisissons pas entre les victimes ! L’antisémitisme n’est pas l’affaire des Juifs, pas plus que le racisme anti-arabe n’est l’affaire des Arabes, c’est notre affaire à tous et c’est l’affaire de la République. Quand le Crif refuse de participer à la manifestation qui était proposée par la Ligue des droits de l’Homme contre toutes les manifestations de racisme, c’est une démarche qui devrait nous être étrangère et qui ramène la République à un conglomérat de communautés défendant chacune ses intérêts particuliers.

Cela permet d’éclaircir un point capital. Pour moi, la solidarité avec les Palestiniens n’est pas le symétrique de celle des gens qui soutiennent Israël. Il ne s’agit pas de choisir un peuple contre un autre, mais de fonder sa position sur des principes universels, ceux du droit international et des résolutions des Nations unies. Celles-ci affirment que, sur la terre de Palestine, vivent désormais deux peuples : un peuple israélien et un peuple palestinien et tous les deux ont droit à un État. À partir de là, il y a ceux qui renvoient dos-à-dos « les extrémistes des deux bords » - on l’a vu notamment, par exemple, avec les prises de position du mouvement de la gauche sioniste, le mouvement « la Paix maintenant », etc. Il est vrai que je peux être d’accord avec eux sur la nécessité de créer un État palestinien indépendant en Cisjordanie et à Gaza, pour une forme de solution de la question de Jérusalem, etc. La différence avec eux est qu’ils ne reconnaissent pas cet élément, à mon avis fondamental : on ne peut pas mettre sur le même plan les oppresseurs et les opprimés, un peuple occupant et un peuple occupé. Je crois que cela conditionne toute l’analyse que nous faisons. Nous sommes solidaires des Palestiniens, non pas parce que les Palestiniens sont « mieux que les autres », mais simplement parce que politiquement, ils sont un des derniers peuples de cette planète à se voir refuser le droit à l’autodétermination. Il faut se situer sur un plan politique et non pas purement humanitaire, même si les souffrances des Palestiniens sont absolument intolérables.

La question du terrorisme

Dans ces enjeux et débats, il y a évidemment la question du terrorisme. Depuis le 11 septembre 2001, la lutte contre le terrorisme est en train de devenir un des axes de la bataille menée par l’administration américaine, non seulement contre les Palestiniens, mais contre l’ensemble des pays considérés comme menaçants. Et c’est devenu une grille d’analyse puisque, comme Bush l’a dit : « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes. » Les Nations unies ne sont jamais arrivées à définir légalement le terrorisme et personne ne sait de quoi on parle quand on parle de terrorisme. Il est important de ne pas se laisser piéger.

On peut donner du terrorisme une définition a minima : l’utilisation de la violence contre des civils innocents. Rappelons que cette définition inclut l’action des États ; le terme de terreur a été inventé pour parler de la violence d’État, or ce terme, dans son usage désormais courant, n’inclut que l’action de groupes non étatiques.

À partir de là se pose la question des attentats suicide en Israël. Sont-ils justifiés ou non ? Sont-ils explicables ou non ? Récemment, un rapport d’Amnesty International a affirmé que les actions menées par les Palestiniens étaient des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité (en droit international, on définit trois types de crimes : crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide, avec des définitions très précises, de chacune des catégories).

Les attentats du 11 septembre 2001 entrent dans une définition de crime contre l’humanité. Le transfert de population aussi. La prise de position d’Amnesty a suscité, notamment chez ceux qui sont solidaires des Palestiniens, un certain embarras. Pour expliquer dans quelles conditions ces Palestiniens mènent leur action, il est nécessaire de montrer d’où vient le désespoir qui les amène à commettre des attentats.

Mais je pense que ces actions-suicide menées par les groupes palestiniens (je parlerai après de leur signification politique) font partie de ce que le droit international, dont je réclame partout l’application, appelle des crimes de guerre et crimes contre l’humanité. C’est incontestable. On peut ne pas être d’accord avec le droit international, mais si on s’en réclame, il faut être cohérent. Mais quelques éléments supplémentaires permettent une vraie discussion. D’abord de rappeler que le rapport d’Amnesty International précise que l’armée israélienne commet des crimes de guerre et contre l’humanité dans les territoires palestiniens, ce que la revue L’Arche, qui parle de ce rapport a évité de mentionner. La guerre, qu’elle soit menée par un État ou par un groupe non étatique est soumise à des règles et que les ignorer, c’est ouvrir la porte à toutes les dérives. Lorsque les Palestiniens argumentent : « Nous ne sommes pas un État, nous sommes un groupe donc nous ne pouvons pas commettre de tels crimes », ils ont tort. Quand ils évoquent le droit à la résistance, tout à fait légitime, ils oublient de mentionner que ce droit lui aussi est réglementé.

Donc le gouvernement israélien et un certain nombre de groupes palestiniens commettent des crimes de guerre et contre l’humanité. Je voudrais toutefois faire deux remarques. D’abord, je ne mets pas sur le même plan les crimes commis par un État et les crimes commis par un groupe non étatique. L’exemple que je donne toujours est celui du FLN algérien. Le FLN a commis un certain nombre d’actions terroristes qui entraient dans le cadre de crimes de guerre et sans doute certains dans le cadre de crimes contre l’humanité. Mais l’État français a commis des crimes bien pires, même si les uns ne justifient pas les autres. Et surtout, cela nous ramène à la dimension politique : la lutte du peuple algérien pour son indépendance était légitime, celle de la France pour la poursuite de la colonisation non.

Prenons l’exemple de la Seconde Guerre mondiale. Pour moi, la guerre menée par les alliés anglo-américano-soviétiques était une guerre juste : c’est-à-dire une guerre entreprise pour la défense d’un certain nombre de principes universels. Or, dans cette guerre, les deux côtés ont commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, mais on ne peut simplement les renvoyer dos à dos - et pas seulement parce que l’État nazi est responsable du génocide des Juifs.

Il faut dépasser le discours moralisateur sur la Palestine et passer au discours politique : il y a une situation de guerre ou de résistance juste menée par les Palestiniens face à une occupation injuste. Marwan Barghouti utilisait la formule : « Une résistance légitime à une occupation illégitime. » Que dans cette résistance il y ait des choses moralement condamnables ne change pas le fait que la résistance soit légitime.

Il existe une autre dimension à ce débat et il revient aux Palestiniens d’en discuter. Le problème est de savoir si les actions de ce type sont efficaces ou non. Ces attentats aliènent une perte de la sympathie internationale avec les Palestiniens

-  même si ce n’est pas de manière décisive, l’opinion comprenant comment l’occupation crée le désespoir. Plus grave, à mon avis, est la conséquence de ces attentats sur la situation intérieure israélienne. Il faut le comprendre : il n’y a pas de victoire possible des Palestiniens contre une société israélienne unie, notamment si nous tenons compte du rapport de forces mondial et de l’alliance entre Israël et les États-Unis. Donc, il n’y a pas de possibilité d’aller vers une solution politique si on ne brise pas le front intérieur israélien ; et briser ce front intérieur, notamment après l’échec d’Oslo qui avait créé un espoir, est quelque chose de très difficile et demande une vraie stratégie. Si l’on compare avec la guerre d’Algérie et la guerre du Vietnam, elles n’ont pas été gagnées essentiellement par la voie militaire : en 1960-61, le FLN algérien est complètement défait militairement, il n’y avait presque plus de résistance armée en Algérie. Simplement pour maintenir l’« ordre », il fallait cinq cent mille soldats et la société française n’était plus prête à payer un tel prix.

En ce qui concerne la guerre du Vietnam, la situation était différente : militairement, la situation était meilleure pour les Vietnamiens parce qu’ils s’appuyaient sur le Nord-Vietnam, sur l’aide soviétique et chinoise malgré les problèmes du mouvement communiste à l’époque. Mais on ne peut pas dire que les Vietnamiens aient vaincu militairement l’armée américaine, ce n’est pas une victoire au sens d’Austerlitz. Il y a eu un moment où le poids de l’action militaire au Vietnam était insupportable pour l’opinion américaine. Et le FLN et les Nord-Vietnamiens l’avaient tellement compris qu’ils envoyaient leurs meilleurs cadres à l’étranger, c’est-à-dire qu’ils avaient compris que, en dernière instance, tout se jouait à Washington plutôt que sur le terrain. La résistance armée a eu un poids important parce qu’elle a permis de la transformer en capital politique et de transformer des sociétés coloniales : la France et les États-Unis.

La situation en Palestine et en Israël n’est pas la même, mais en même temps, je suis convaincu qu’il n’y a pas de possibilité d’avancer sans briser le front intérieur israélien. Un des éléments qui peuvent inciter à l’optimisme est apporté par les résultats des sondages sur la population israélienne : malgré deux ans qui ont été vécus par l’ensemble de la société israélienne comme une « agression palestinienne » et une volonté de détruire l’État juif, même si deux tiers des gens soutiennent Ariel Sharon, la moitié de la population reste favorable à la création d’un État palestinien et à l’évacuation de toutes les colonies. Cela prouve que quelque chose a avancé par rapport à l’expérience d’Oslo et à celle de la première Intifada. Il y a une prise de conscience qu’il n’y a pas d’autre solution que de négocier à un moment où à un autre avec les Palestiniens.

Conclusion

Le bilan de ces deux ans d’Intifada est en partie catastrophique pour les Palestiniens. Et pas seulement parce qu’il y a eu des attentats-suicides. Sans vouloir jouer les donneurs de leçons, il ne faut pas non plus idéaliser les gens dont nous sommes solidaires. Il est évident que, à aucun moment, la direction du mouvement palestinien n’a été capable de fixer le moindre objectif stratégique à la seconde Intifada. Lorsque l’on se penche sur les déclarations de Yasser Arafat et des dirigeants palestiniens, on constate qu’il n’y a aucune orientation : faut-il une résistance armée ? non armée ? utiliser telle forme d’action dans le cadre de telle stratégie ? L’Autorité laisse faire et elle a de plus en plus de mal à contrôler les événements parce qu’il y a éclatement des formations palestiniennes. La stratégie israélienne de liquider l’Autorité risque toutefois de déboucher sur une situation encore plus incontrôlable et encore plus de malheurs pour les peuples palestinien et israélien.

Tentative de définition des bases d’une solidarité

Depuis plusieurs mois, le mouvement antimondialisation libérale en France, et plus largement en Europe, s’est trouvé engagé dans la solidarité avec les Palestiniens. Celle- ci s’est exprimée, d’abord presque spontanément, à travers le voyage en Cisjordanie et à Gaza des « internationaux », pour défendre la population civile palestinienne et réclamer leur protection par une force internationale, à travers aussi les actions diverses en faveur des paysans ou des universitaires palestiniens. Il était normal qu’un mouvement qui se réclame du droit des gens à diriger leur propre vie se retrouve aux côtés des Palestiniens vivant sous l’occupation (lire Naomi Klein, The Guardian, Londres, 25 avril 2002).

Texte réalisé par Alain Gresh pour ATTAC.

D’autre part, la campagne menée par le gouvernement d’Ariel Sharon contre les Palestiniens s’inscrit totalement dans la « guerre sans limites » menée par le président Bush contre le terrorisme. Il était aussi normal que le mouvement antimondialisation libérale, qui a condamné avec force, notamment à Porto Alegre, cette politique américaine se retrouve aux côtés des Palestiniens.

Cette solidarité ne peut toutefois faire l’économie d’un débat politique sur ses fondements et ses objectifs politiques. Le conflit israélo-palestinien suscite trop de polémiques, de malentendus pour que l’on puisse faire l’impasse sur une telle discussion, qui concerne plus largement tous les démocrates, et sur la réponse à apporter à ces deux questions :

-  sur quelles bases sommes-nous solidaires du peuple palestinien et de sa résistance ?

-  Quels sont les principes d’une solution juste et durable ?

J’essaierai, ce faisant, d’expliquer pourquoi certaines prises de position ne peuvent que diviser le mouvement.

Les réponses aux deux question sont moins simples qu’il n’y paraît. Partons d’une anecdote récente : un conseiller d’Ariel Sharon était interrogé sur CNN. À un moment, le journaliste évoque « les territoires occupés » ; le responsable israélien l’interrompt et lui dit, en substance, la Judée et la Samarie ne sont pas des territoires occupés, ce sont des territoires qui ont été donnés aux juifs par Dieu, et cette promesse est consignée dans la Bible. Il est évident qu’une telle argumentation définit une position cohérente sur la Palestine : si on croit que la Bible contient une promesse faite par Dieu au « peuple élu », tous les arguments sur les « droits » des Palestiniens ne peuvent tenir. Parallèlement, s’est construite une argumentation islamique présentant la Palestine comme une terre musulmane depuis le VIIe siècle de notre ère et selon laquelle on ne peut faire aucun compromis sur une terre musulmane.

À cette thèse religieuse, se superpose souvent une argumentation nationaliste. Si « le peuple juif » existe depuis des milliers d’années, s’il a toujours aspiré à revenir à la « terre promise », ses droits sur la Palestine sont alors incontestables. D’autre part, nous entendons certains dirigeants de l’OLP affirmer, très sérieusement, que les Palestiniens sont les descendants des Philistins, que le Christ est le premier Palestinien, etc. Ce type de raisonnement pose la « supériorité » du droit de certains sur d’autres, et repose sur une prétendue antériorité historique sur la terre. Si on accepte cette logique pour la Palestine-Israël, comment nous y opposerons-nous dans d’autres situations ?

Prenons le cas de la Yougoslavie. Les Serbes revendiquent, au nom d’arguments tout à fait cohérents, le Kosovo, berceau historique de leur peuple il y a quelques siècles ; les Croates ou les Albanais ont mille et une preuves « historiques » pour revendiquer tel ou tel territoire. Qui a raison ? Ce n’est sûrement pas à coup de recherches archéologiques que l’on peut départager les réclamations de chacun. Ce qui compte, c’est moins la référence à une histoire plus ou moins mythique, que la réalité actuelle. Certes, le Kosovo fut le berceau de la Serbie - et il faut en tenir compte -, mais il est peuplé à 90 % d’Albanais. Si nous acceptons qu’une présence il y a cinq ou dix siècles, justifie une revendication nationale, alors il faut rendre Bordeaux et toute sa région aux Anglais, et la Corse aux Génois, donc à l’Italie. On ouvrirait, rien que pour l’Europe, une boîte de Pandore. Heureusement, personne, ou presque, ne le demande plus. D’autre part, ce type de débat et d’argumentation aboutit, en fait, à privilégier une revendication plutôt qu’une autre au nom d’une vision totalement subjective. Nous entrons dans un relativisme absolu, où prédomine la conviction que « mes » droits sont intrinsèquement supérieurs à « tes » droits. Chacun se déterminerait dans ces conflits au nom de la sympathie envers l’un ou l’autre peuple censé avoir de plus grandes qualités morales que son voisin.

Comment, alors, s’y reconnaître dans des revendications contradictoires, notamment celles qui opposent, en Palestine, depuis plus d’un siècle, Arabes et Juifs ? Sûrement pas en entrant dans un débat pour savoir s’il y a trois mille ans existait ou non un État juif, qui vivait en Palestine au début de notre ère, ou si les Philistins sont les ancêtres des Palestiniens. La seule boussole est celle du droit international, celui-là même dont le mouvement antimondialisation libérale se réclame dans les autres guerres ou conflits qui ravagent la planète. Il s’énonce dans des principes reconnus par les différents pactes internationaux (Charte des Nations unies, Déclaration universelle des droits de l’Homme, quatrième convention de Genève, etc.) : droit des peuples à l’autodétermination, à la paix et à la sécurité, condamnation de l’acquisition de territoires par la force, droit humanitaire de la guerre, droits des populations vivant sous occupation, liberté de circulation, droits des réfugiés, etc. Ces principes se traduisent concrètement dans des résolutions de l’Assemblée générale et surtout du Conseil de sécurité des Nations unies. Nous savons que celles-ci ne sont pas produites dans un monde parfait, qu’elles ne sont pas exemptes de « taches », qu’elles sont toujours le résultat de rapports de force, notamment entre grandes puissances. Mais nous n’avons pas d’autre guide. Car, comme l’explique un professeur de droit à ses étudiants dans la magnifique saga du romancier Manès Sperber, Et Le Buisson devint cendre : « J’ai appris à votre génération à découvrir dans le droit l’origine malpropre de la puissance qui l’a institué, mais je vous ai aussi montré que la puissance s’en va au diable quand elle détruit le droit qui l’a fondé. »

Que disent, en substance, les résolutions des Nations unies sur la Palestine et sur Israël ? Elles reconnaissent que, désormais, sur la terre historique de la Palestine, sont installés deux peuples, l’un palestinien, l’autre juif israélien, et que ces deux peuples ont droit chacun à leur État indépendant. C’est le sens de la résolution adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies du 29 novembre 1947, résolution dite du partage de la Palestine, qui proposait de diviser ce territoire, alors sous mandat britannique, en deux États. L’Organisation de libération de la Palestine (OLP) s’y est ralliée en novembre 1988, en proclamant la création de l’État de Palestine ; et, en signant les accords d’Oslo en 1993, le gouvernement israélien a, au moins implicitement, accepté ce principe. Il a été récemment rappelé par la résolution 1397 du Conseil de sécurité, le 13 mars 2002. Celle-ci affirme l’attachement de l’ONU « à la vision d’une région dans laquelle deux États, Israël et la Palestine, vivent côte à côte, à l’intérieur de frontières sûres et reconnues ». Cette position reflète un très large consensus de la communauté internationale.

Nuançons néanmoins ce qui peut apparaître comme une « symétrie ». D’abord, le peuple israélien dispose déjà d’un État depuis plus de cinquante ans - et cela sur environ 78 % de la Palestine mandataire - alors que les Palestiniens en sont toujours privés et vivent dans l’exil forcé ou sous occupation. Cette occupation se prolonge maintenant de plus de trente-cinq ans, malgré les innombrables résolutions votées par les Nations unies et restées lettre morte. Ce déni du droit international contribue d’ailleurs à discréditer, en particulier dans le monde arabe et musulman, tout le discours occidental sur le droit international. D’autre part, la situation actuelle est née d’une injustice originelle et récente : les Palestiniens ont été chassés de chez eux, notamment en 1948-1950, par les milices juives puis par l’armée israélienne. Cette expulsion, dénoncée depuis les années 1950 par les Palestiniens, longtemps niée ou refoulée en Israël comme en Occident, est désormais un fait établi, grâce notamment aux travaux des « nouveaux historiens  » israéliens. Nous vivons à une époque et dans un ensemble, l’Europe, où l’on invoque à satiété le « devoir de mémoire ». Ne faisons pas preuve de sélectivité. L’injustice faite aux Palestiniens mérite, comme d’autres, multiples, en particulier durant la période coloniale, réparation et d’abord reconnaissance. Cette dimension morale ne peut être occultée car elle conditionne une réconciliation entre Israéliens et Palestiniens.

Il est important de dénoncer cette « fausse symétrie », qui renvoie dos à dos Israéliens et Palestiniens, ou bien « les extrémistes des deux bords ». Cette vision est parfois nourrie de bons sentiments et d’un désir sincère d’arriver à une paix fondée sur l’existence de deux États vivant côte à côte. Mais elle occulte la dissymétrie entre la situation des deux peuples, ainsi que les souffrances imposées par une occupation qui perdure depuis trente-cinq ans. Plus des deux tiers des Palestiniens vivant en Cisjordanie et Gaza n’ont connu que la présence d’une armée étrangère ; tous ont été humiliés, des centaines de milliers d’entre eux ont été emprisonnés, des milliers ont été torturés. D’autres sont morts, blessés ou handicapés à vie. La reconnaissance de la différence fondamentale entre occupant et occupé est un principe de base de toute solidarité. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas prendre en compte les inquiétudes - et les souffrances - des Israéliens qui, bien que représentant la partie forte de l’affrontement, vivent aussi dans une peur permanente.

D’autant que, sur ce conflit, pèse lourdement la mémoire du génocide des juifs d’Europe. Les prises de position sont marquées au fer rouge par ce qui constitue un des crimes les plus abominables de l’histoire de l’humanité. L’anéantissement des juifs européens par le nazisme et ses alliés, l’incapacité des grandes puissances de l’époque à stopper la barbarie ont créé une culpabilité dans les opinions occidentales et une inclination en faveur de ceux qui se revendiquent les héritiers de l’histoire et de la mémoire des juifs. Ce martyre a favorisé le vote de l’Assemblée générale des Nations unies du 29 novembre 1947 en faveur du partage de la Palestine, et donc de la naissance de l’État d’Israël. Mais ce sont les Palestiniens qui ont payé le prix d’un crime qu’ils n’avaient pas commis et dans lequel ils ne portaient aucune responsabilité.

Quelle solution pour le problème palestinien ?

Nous l’avons vu, il existe un consensus international sur la solution du conflit israélo-palestinien et israélo-arabe : la création d’un État palestinien sur les territoires occupés par Israël en juin 1967 (Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est), des frontières sûres et reconnues pour Israël, et enfin la paix entre Israël et ses voisins arabes. Mais dès que l’on entre dans les détails, les controverses commencent. Le mouvement antimondialisation libérale n’est évidemment pas partie prenante de ces négociations, et il ne peut entrer dans le détail des positions des uns et des autres [1]. Il doit cependant se déterminer dans les débats en cours, à partir de deux principes :

-  le respect du droit international, qui définit notamment la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est comme des territoires occupés ;

-  une vision du monde et des rapports de force tels qu’ils sont, pas tels que nous les rêvons (je reviendrai sur ce point à propos des réfugiés)

Nous devons partir de l’acquis des négociations entre Palestiniens et Israéliens, qui se sont déroulées durant les mois qui ont suivi l’échec du sommet de Camp David (juillet 2000), ainsi que du plan de paix adopté par le sommet arabe de Beyrouth, en mars 2002. En ce qui concerne la paix israélopalestinienne, ces propositions se sont concrétisées dans deux documents, les critères formulés par le président américain Clinton en décembre 2000 et le relevé des conclusions des négociations israélo-palestiniennes de Taba en janvier 2001, relevé effectué par le représentant de l’Union européenne pour le Proche-Orient, Miguel Angel Moratinos. Ces textes montrent qu’un accord est possible, un accord réaliste et acceptable par les opinions publiques israélienne et palestinienne.

On peut ici en tracer les grandes lignes sur les trois dossiers les plus difficiles, celui des frontières, celui de Jérusalem et celui des réfugiés. D’autres ont été aussi abordés, mais offrent moins de difficultés (sécurité, sur lequel les deux parties avaient énormément avancé et l’eau).

Frontières

Le document Clinton prévoyait de rendre aux Palestiniens entre 94 % et 96 % de la Cisjordanie (dont 1 % à 3 % seraient des territoires israéliens cédés en échange de territoires palestiniens) ; lors des négociations de Taba, la dernière proposition israélienne était de 94 % + 3 % en équivalent de territoires israéliens. Les Palestiniens, pour leur part, continuent de revendiquer l’équivalent de 100 % de la Cisjordanie, acceptant cependant des échanges de territoires, pour permettre à Israël de « récupérer » une partie importante des colons. La position palestinienne doit être soutenue : ce qu’ils revendiquent - 22 % de la Palestine historique - est un minimum. En deçà c’est la viabilité politique et économique du futur État palestinien qui serait en cause.

Jérusalem

Les deux parties ont accepté les principes du président Clinton, les quartiers juifs de Jérusalem-Est seraient annexés par Israël, les quartiers arabes formeraient la capitale de l’État palestinien. Sur ce dossier aussi, ce sont les Palestiniens qui avaient fait les concessions nécessaires, puisque la légalité internationale considère l’ensemble de Jérusalem-Est comme territoire occupé. Pour les Lieux saints, question particulièrement sensible, des progrès avaient été réalisés, les Palestiniens acceptant que le quartier juif de la Vieille ville ainsi que le mur des Lamentations soient sous souveraineté israélienne, mais exigeant la souveraineté pour eux sur l’esplanade des Mosquées. Pour les Lieux saints, d’autres solutions ont été explorées, dont une tutelle internationale.

Les réfugiés

C’est le dossier le plus complexe, le plus sensible. Notons qu’il s’agit d’abord de savoir ce que deviendront près de quatre millions d’êtres humains - et non d’un pur problème politique (encore que leur avenir conditionne ce qui se passera au Liban, en Syrie et en Jordanie). Lors des négociations de Taba, de vraies avancées ont été accomplies. Le document israélien, rédigé par Yossi Beilin, le ministre de la justice, reconnaît que « le problème des réfugiés palestiniens est central dans les relations israélo-palestiniennes. Sa solution globale et juste est essentielle pour créer une paix durable et moralement irréprochable [...]. L’État d’Israël exprime solennellement sa tristesse pour la tragédie des réfugiés palestiniens, leur souffrance et leurs pertes, et sera un partenaire actif pour clore ce terrible chapitre ouvert il y a cinquante-trois ans [...]. » Pour la première fois, Israël acceptait de reconnaître une part de responsabilité dans la naissance du problème des réfugiés :

« Malgré son acceptation de la résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations unies de novembre 1947 [qui recommande le partage de la Palestine en deux États, l’un juif, l’autre arabe], l’État d’Israël naissant a été entraîné dans la guerre et l’effusion de sang de 1948-1949, qui ont fait des victimes et provoqué des souffrances des deux côtés, y compris le déplacement et l’expropriation de la population civile palestinienne qui est devenue réfugiée [...]. »

« Un règlement juste du problème des réfugiés palestiniens, en accord avec la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies, doit conduire à la mise en oeuvre de la résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations unies [...]. » Rappelons que cette résolution, adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 11 décembre 1948 stipule : « Il y a lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent le retour dans leurs foyers le plus tôt possible et de vivre en paix avec leurs voisins, et que des indemnités doivent être payées à titre de compensation pour les biens de ceux qui décident de ne pas rentrer dans leurs foyers et pour tout bien perdu ou endommagé... »

La délégation israélienne à Taba acceptait donc deux principes essentiels posés par les Palestiniens et refusés par Ehoud Barak lors du sommet de Camp David (juillet 2000) : reconnaissance de l’injustice faite aux Palestiniens en 1948-1950 ; la résolution 194 comme base de solution.

À partir de ces principes, des solutions concrètes ont été élaborées. Cinq possibilités seraient offertes aux réfugiés : le retour en Israël ; le retour dans des territoires israéliens cédés par Israël à la Palestine ; le retour dans l’État palestinien ; l’installation sur leur lieu de résidence (Jordanie, Syrie, etc.) ; le départ pour un autre pays (plusieurs États, dont le Canada, ont déjà fait savoir qu’ils étaient prêts à accepter d’importants contingents de Palestiniens). Tout en insistant sur le libre choix des réfugiés, les responsables palestiniens ont réitéré qu’ils ne voulaient pas mettre en cause le caractère juif de l’État d’Israël

-  caractère qu’ils ont reconnu lors de la déclaration d’indépendance de la Palestine adoptée au Conseil national de 1988. Ainsi, à Taba, la partie palestinienne a admis que la décision finale pour le retour de tout réfugié en Israël est dans les mains israéliennes. Israël a consenti au retour de quarante mille réfugiés sur cinq ans, mais les Palestiniens ont rétorqué qu’une offre inférieure à cent mille ne permettait pas d’avancer. De nombreux Palestiniens rejettent cette proposition et réclament un droit inconditionnel au retour des réfugiés en Israël. On peut discuter longtemps de la légalité ou non d’une telle position, de l’interprétation de la résolution 194. Mais il est évident que ni l’opinion israélienne, ni la communauté internationale telle qu’elle existe ne sont prêtes à soutenir un tel choix. Certains misent sur des changements qui auront lieu d’ici cinquante ans, voire plus. Mais on peut aussi penser que d’ici là, il ne restera plus rien de la Palestine. La solution esquissée globalement à Taba représente un compromis entre ce que dit le droit international, mais aussi la réalité des rapports de force - notamment la force de l’alliance israélo-américaine. Raisonner en dehors de cette réalité, comme le font certains éléments nationalistes arabes ou certains groupes islamistes, qui pensent que seule la destruction de l’État d’Israël - même si cela ne signifie pas de renvoyer les juifs « chez eux » - c’est se placer dans une vision messianique de l’histoire. D’autre part, il est important de souligner que l’injustice faite aux Palestiniens ne peut être réparée par une autre injustice faite aux Israéliens.

Un certain nombre d’intellectuels prônent la création d’un État unique, d’un État de ses citoyens ou d’un État binational. Cette vision veut dépasser les clivages étroitement nationalistes et identitaires. Elle soulève des débats passionnants et nécessaires auxquels chacun, dans le mouvement antimondialisation libérale, peut et doit participer. Mais elle ne représente sûrement pas un programme d’action politique. De surcroît, alors que le fossé entre les deux peuples s’est élargi ces derniers mois, la perspective de voir les juifs et les Arabes coexister au sein du même État paraît, dans le court et moyen terme, totalement illusoire.

Antisémitisme et solidarité avec les Palestiniens

Depuis le déclenchement de la seconde Intifada, en septembre 2000, la solidarité avec les Palestiniens s’est étendue à toutes les régions du monde, et notamment en Europe. L’ampleur de ce mouvement a suscité une série d’attaques visant à mettre un signe d’égalité entre critique du gouvernement israélien et antisémitisme, comme entre antisionisme et antisémitisme. Ce chantage est évidemment inadmissible ; il est insultant pour ceux qui se mobilisent contre la politique d’Ariel Sharon, il est insultant pour tous les pacifistes israéliens qui, dans des conditions très difficiles, mènent un combat pour la reconnaissance des droits des Palestiniens. Cet amalgame vise à interdire tout débat, à exercer un inacceptable chantage sur les journalistes et sur les médias.

Ceci étant rappelé avec force, il faut aussi dénoncer le fait que certains se drapent derrière la solidarité avec le peuple palestinien pour développer des mots d’ordre et des analyses antisémites. Nous devons les dénoncer sans concession. À la fois pour des raisons de principe - la condamnation de toute forme de racisme, qui constitue un des principes mêmes du mouvement antimondialisation - et aussi parce que les antisémites sont les meilleurs alliés de la politique d’Ariel Sharon qui se sert d’eux pour « souder », autour du gouvernement israélien, les juifs du monde et une partie de l’opinion publique occidentale.

Deux courants sont porteurs de cet antisémitisme :

-  l’extrême droite européenne. Celle-ci est divisée entre ceux qui sont plus antisémites qu’anti-arabes et ceux qui sont plus anti-arabes qu’antisémites. Mais il existe des tendances d’extrême droite qui essaient de faire avancer leurs thèses - notamment la négation du génocide qui a exterminé les juifs européens durant la Seconde Guerre mondiale - à travers une prétendue solidarité avec les Palestiniens ;

-  certains courants musulmans ou arabes. Ce qui, au départ, était un « racisme de guerre » - le même qui marquait, par exemple, Français et Allemands dans la première moitié du XXe siècle, où l’on attribuait à l’autre tous les défauts et tous les crimes - s’est transformé. Ces mouvements ont, d’un côté, développé des analyses judéophobes - fondées parfois sur une lecture orientée du Coran - et, d’un autre, entériné les analyses de l’extrême droite européenne sur le rôle « démesuré » des juifs, sur le caractère fabriqué ou « exagéré » du génocide, etc.

Depuis le déclenchement de la seconde Intifada, les attaques se sont multipliées contre les lieux de culte juifs, contre des juifs portant des signes religieux (mais aussi, cela a été moins mis en avant, contre les mosquées et contre des musulmans - ou des musulmanes - portant des signes distinctifs). Ces agressions ont suscité des réactions de peur dans les différentes communautés juives. Elles doivent évidemment être vigoureusement condamnées. Ainsi, plusieurs dizaines d’intellectuels arabes ou d’origine arabe en France ont dénoncé ces agressions, qualifiant les attaques contre les synagogues et les commerces appartenant à des juifs, à la suite de Leïla Shahid, déléguée générale de la Palestine en France, de « crimes contre les Palestiniens ». « Nos partenaires et nos partisans les plus précieux, poursuivaient les signataires, sont les Israéliens et les juifs qui oeuvrent, aux côtés des Palestiniens, contre l’occupation, la répression, la colonisation et pour la coexistence de deux États souverains, palestinien et israélien. Un grand nombre d’entre eux ont une histoire familiale tragique, marquée par l’Holocauste. À nous de leur rendre hommage et de les rejoindre sur cette ligne de crête qui consiste à savoir quitter la tribu quand il s’agit de défendre des droits et des libertés universels » (Le Monde, 10 avril 2002).

Ces attaques ne reflètent néanmoins pas un climat antisémite similaire à celui qui sévissait en Europe dans les années 1930 : aucun grand parti politique ne s’en réclame ; les juifs peuvent accéder à tous les postes de responsabilité sociale, économique ou politique ; ils n’ont jamais été aussi intégrés dans la société française - et dans les sociétés européennes - dans laquelle les préjugés antijuifs paraissent très circonscrits. En revanche, ces agressions s’inscrivent dans un mouvement plus large, en Europe, de xénophobie et de racisme, qui vise en priorité les immigrés, les Arabes et les musulmans. Les ripostes doivent donc être « globales » et ne pas concerner une seule communauté. La lutte contre le racisme et l’antisémitisme nous concerne tous, elle n’est l’apanage d’aucune communauté. Or, en avril 2002, le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) a refusé les propositions de la Ligue des droits de l’Homme d’organiser une manifestation unitaire contre toutes les violences racistes, préférant mobiliser les juifs de France, et eux seuls, contre l’antisémitisme et... pour la solidarité avec le peuple d’Israël.

Les courants antisémites peuvent avancer ouvertement ou masqués. Ils peuvent tenter d’utiliser certains mots d’ordre, de faire de l’État d’Israël un État « intrinsèquement » pervers, voire diabolique. Donnons quelques exemples. Le mot d’ordre État d’Israël = État nazi est un mot d’ordre stupide et dangereux. Ce qui caractérise l’État nazi, par rapport à d’autres États dictatoriaux, c’est la mise en oeuvre de la « solution finale » de la question juive, c’est-à-dire la liquidation physique, programmée et industrielle des juifs d’Europe ; rien de tel ne peut être attribué à Israël concernant les Palestiniens. Il y a assez à dire sur la politique d’occupation et de colonisation menée par le gouvernement israélien pour ne pas s’aventurer dans des analogies absurdes qui discréditent ceux qui s’y livrent. Quitte à comparer, c’est plutôt à la politique coloniale de la France en Algérie que la stratégie israélienne en Palestine fait, par bien des aspects, penser.

La comparaison entre Israël et le régime d’apartheid de l’Afrique du Sud, soulève d’autres débats. D’abord parce que la démocratie israélienne est bien plus réelle pour les juifs israéliens qu’elle ne l’était pour les Blancs d’Afrique du Sud. Ensuite et surtout, parce qu’Israël, contrairement à l’Afrique du Sud, peut vivre sans ses « colonisés ». Il n’en demeure pas moins que le régime à double vitesse instauré dans les territoires occupés - entre les colons et les Palestiniens - ressemble, comme l’a souligné B’tselem, l’organisation israélienne de défense des droits de la personne, à un régime d’apartheid et que les Palestiniens citoyens d’Israël sont traités comme des citoyens de seconde zone.

Sionisme et peuple juif

La question du sionisme est débattue avec passion, souvent de manière simpliste. Elle est complexe et ne peut se réduire à des raccourcis du type sionisme = racisme. Le sionisme est un mouvement politique né à la fin du XIXe siècle, en Europe. Il s’inscrit dans le « réveil des nationalités » qui s’affirme alors sur le continent. Il veut donner un État au peuple juif, en premier lieu aux juifs d’Europe de l’Est et de Russie, opprimés par des pouvoirs autoritaires. Comme tous les nationalismes, le sionisme regroupe des courants très divers, de l’extrême droite à l’extrême gauche, et fait preuve d’un certain mépris à l’égard de l’Autre. Comme les autres nationalismes, il s’est créé une histoire mythique pour justifier ses choix et ses revendications. Deux questions distinctes se sont posées depuis la naissance du mouvement jusqu’en 1948 :

-  les juifs forment-ils un peuple ? aspirent-ils à « retourner » en Palestine ?

-  existe-t-il une légitimité de la revendication juive sur la Palestine ? Quel rapport entre cette légitimité et la présence arabe sur cette terre ?

On peut noter que de nombreuses organisations juives ont refusé l’émigration en Palestine (notamment le Bund socialiste) et que le sionisme est resté très minoritaire parmi les juifs jusqu’à la création de l’État d’Israël. Chaque fois qu’ils ont pu décider librement, la majorité des juifs ont préféré émigrer aux États-Unis ou en Europe de l’Ouest plutôt qu’en Israël - c’est notamment le cas des juifs issus de l’ancienne Union soviétique jusqu’à ce que les portes des États-Unis se referment. Mais ce débat, certes intéressant, est largement dépassé. Même si l’on pense qu’il n’existe pas de « peuple juif », même si l’on croit que l’installation des juifs en Palestine s’inscrit dans le mouvement de colonisation, désormais Israël existe et il forme une société vivante et dynamique. Il est un État reconnu par la communauté internationale, par les Nations unies. On peut penser que l’entreprise sioniste fut une entreprise en large partie coloniale, et donc injuste - et même non légitime - et reconnaître les « faits accomplis ». D’autres exemples dans l’histoire, des États-Unis, au Canada ou en Australie en témoignent. L’installation des colons dans ces territoires a souvent abouti à des expulsions, voire des génocides, mais personne ne met en cause le droit à l’existence de ces États (en revanche, on peut, comme cela a été obtenu en Australie et au Canada, revendiquer une reconnaissance des torts faits aux autochtones).

D’autre part, il faut reconnaître que l’immense majorité du peuple israélien se réclame du sionisme, quelle que soit la définition donnée de ce terme. La ligne de démarcation dans ce pays passe entre ceux qui acceptent un État palestinien indépendant et ceux qui refusent une telle éventualité. Dans les deux camps existent des sionistes. En résumé, je ne pense pas que le mouvement antimondialisation libérale doive prendre position sur ce débat sionisme-antisionisme. C’est un débat idéologique mais aussi un facteur de division, qui nuit à l’objectif essentiel : rassembler une majorité de l’opinion en faveur de la création d’un État palestinien indépendant, au côté de l’État d’Israël.

Résistance, terrorisme et lutte armée

Les attentats qui se sont multipliés depuis le déclenchement de la seconde Intifada, les attaques contre le World Trade Center et le Pentagone le 11 septembre 2001, ont alimenté un débat extrêmement confus et biaisé sur le terrorisme et la violence. Il est nécessaire de le clarifier.

D’abord, et aussi étrange que cela puisse paraître, rappelons que jamais la communauté internationale ni le droit international n’ont pu définir le terme de « terrorisme ». Nous savons que c’est un concept fourre-tout, utilisé pour discréditer l’adversaire. Ainsi, le mouvement sioniste en 1945-1948, le Front de libération nationale algérien en 1954-1962 et le Congrès national africain (ANC) ont été dénoncés par leurs adversaires comme des organisations terroristes (c’est à ce titre d’ailleurs que Nelson Mandela a été emprisonné par le régime de l’apartheid).

En Palestine-Israël, la majorité des Palestiniens considèrent légitime toutes les formes d’action armée contre l’occupation - y compris les attaques contre des civils - au prétexte qu’ils luttent contre une occupation étrangère. Ils désignent, en revanche, l’action de l’armée israélienne comme terroriste. Tandis que le gouvernement israélien dénonce toutes les actions des Palestiniens, y compris celles qui visent leurs soldats, comme du terrorisme.

Le droit international reconnaît la légitimité et la légalité de la résistance, y compris armée, à l’occupation étrangère - quand il n’existe plus d’autre possibilité d’exprimer ses revendications. De ce point de vue, il ne fait aucun doute que les Palestiniens ont le droit d’utiliser la violence dans leur lutte. Ceci étant, le « droit » ne signifie pas forcément le « devoir ». Tout mouvement de libération doit réfléchir sur le coût des moyens qu’il choisit dans sa lutte, sur leur efficacité.

Nous devons aussi tirer les leçons de l’histoire. De l’Algérie au Vietnam, en passant par l’Angola, le recours au fusil était légitime contre l’oppression étrangère. Mais, trente ou quarante ans plus tard, quand on dresse le bilan de ces expériences, on constate que les sociétés ont payé très cher cette lutte armée - et d’abord par les politiques de terre brûlée menée par les puissances coloniales -, même si, je le répète, elles n’avaient sans doute pas d’autre choix à l’époque. Car la guerre de libération a partout entraîné la « militarisation du politique », la subordination du politique au militaire. Mao disait « le parti doit commander aux fusils », mais, dans la réalité, c’est souvent le principe inverse qui l’a emporté. Quand le Front de libération national (FLN) algérien déclenche en 1954 l’insurrection contre le colonialisme français, il élimine tous les « obstacles » à son hégémonie parmi les Algériens et liquide physiquement toute dissidence. Le débat politique est réduit à sa plus simple expression, au nom du combat armé : « Est-ce qu’un soldat discute les ordres ? Est-ce qu’un officier s’interroge sur ses supérieurs au coeur de la bataille ? » Ces comportements ont continué bien au-delà de la victoire et ils expliquent largement les difficultés qu’ont connues ces pays après les indépendances. Le sous-commandant Marcos a développé, de ce point de vue, une réflexion stimulante, sur les risques de la militarisation des mouvements de résistance, en partant de la constatation que la plupart des mouvements qui ont conquis le pouvoir par la violence exercent ensuite le pouvoir par la violence et en continuant de mépriser les droits de la personne. Quoiqu’il en soit, la légitimité de la résistance et, dans certains cas, de la violence, ne peut permettre de transgresser certaines lois universelles.

Est-ce que l’action armée contre les soldats israéliens est possible ? Et est-ce la meilleure forme de résistance à l’occupation, c’est aux Palestiniens de le dire. La résistance armée n’est évidemment pas condamnable par principe, dans la mesure où elle respecte les lois de la guerre et les Conventions de Genève. Quoi que l’on pense du Hezbollah, celui-ci a mené une résistance armée légitime au Liban sud contre les soldats israéliens qui occupaient une partie du territoire libanais. Elle n’était pas moralement critiquable : au nom de quoi pouvait-on condamner des attaques contre des soldats israéliens sur le sol libanais ? De plus, elle a été efficace, comme le prouve la décision du gouvernement israélien de se retirer du Liban.

Ceci étant posé, et même si le choix est fait de la lutte armée - et que celle-ci est légitime dans son principe -, cela ne signifie pas qu’elle peut s’affranchir du « droit de la guerre ». Le droit humanitaire est applicable par toutes les parties en conflit, même celles qui luttent pour une cause juste. Amnesty International l’a rappelé en juillet 2002 : « L’argument le plus souvent avancé par les groupes armés palestiniens pour justifier les homicides exposés dans le présent rapport est que le droit international n’impose aucune restriction quant aux méthodes que peut utiliser un mouvement engagé dans la résistance contre une puissance occupante. [...] Contrairement à ces affirmations, aucune norme juridique internationalement reconnue n’autorise les attaques contre les civils, que ce soit lors d’une lutte contre l’occupation militaire ou dans tout autre contexte [...]. » Amnesty International qualifie même ces attaques de « crimes contre l’humanité » (rappelons que le même rapport affirme que l’action de l’armée israélienne dans les territoires occupés se caractérise par des violations du droit qui « sont des infractions graves à la quatrième Convention de Genève et, par conséquent, des crimes de guerre. Beaucoup d’entre elles, commises de manière systématique et en grand nombre dans le cadre d’une politique gouvernementale, répondent à la définition des crimes contre l’humanité donnée par le droit international ».

Au nom des idéaux que nous défendons, nous devons accepter l’idée avancée par Amnesty qu’un « principe fondamental du droit international humanitaire est que les parties au conflit doivent, en toutes circonstances, faire la distinction entre les civils et les combattants, ainsi qu’entre les biens civils et les objectifs militaires ».

Est-ce au mouvement antimondialisation libérale de « critiquer » l’action palestinienne, de « donner des leçons » à un peuple qui vit dans des conditions terribles ? Sur cette question sensible, il n’y a pas de réponse simple. Nous pouvons rappeler ce qui s’est passé au début des années 1970, quand la résistance palestinienne, encerclée et pourchassée, a multiplié les détournements d’avion et les attentats contre des cibles israéliennes à l’étranger. Durant cette période, la gauche européenne favorable à la résistance a contribué à faire comprendre, notamment au Fatah, que ces « opérations extérieures » étaient nuisibles à la cause défendue.

Les attentats contre des civils israéliens ne posent pas seulement un problème moral, mais aussi politique. Depuis son élection en février 2001, Ariel Sharon les a intégrés dans sa stratégie intérieure et extérieure. Celle-ci est fondée sur plusieurs éléments : refus des accords d’Oslo, « la plus grande catastrophe qui soit jamais arrivée à Israël » ; élimination graduelle de l’Autorité palestinienne ; « solution intérimaire à long terme », ce qui signifie la poursuite de l’occupation sous d’autres formes. Les attentats lui ont permis de justifier son refus d’ouvrir des négociations sérieuses avec les Palestiniens auprès de son opinion publique et même d’une partie de l’opinion internationale.

Or, dans le contexte israélo-palestinien, aucune solution politique n’est possible si le « front intérieur » israélien n’est pas brisé. Ceci est difficile, mais possible comme en témoignent les sondages : la majorité des Israéliens acceptent l’idée d’un État palestinien au côté de l’État d’Israël. Toutefois, nous devons comprendre le scepticisme des Palestiniens, de toutes tendances : après tout, ce que nous leur demandons, c’est ce qu’ils ont mis en oeuvre durant la première Intifada, avec le refus d’utiliser la violence armée. Dix ans après la fin de cette Intifada, la situation des Palestiniens n’a jamais été aussi terrible.

D’autre part, la simple condamnation « morale » des crimes commis par les deux parties ne suffit pas à définir une position sur le conflit israélo-palestinien. On ne peut simplement renvoyer dos-à-dos les deux protagonistes, sous prétexte que les deux violent le droit humanitaire. Pour deux raisons. D’abord parce que les violations commises par un État - un État qui se réclame des principes démocratiques - sont toujours plus graves que celles commises par des groupes non étatiques, d’autant que certains de ces groupes agissent à l’encontre de l’Autorité palestinienne. Ensuite pour des raisons politiques : la bataille que mènent les Palestiniens est « une guerre juste »,

une résistance légitime à une occupation illégitime, alors que le gouvernement israélien développe une stratégie de maintien d’une occupation illégale. Pour prendre un exemple, durant la Seconde Guerre mondiale, les Alliés ont sûrement commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité - notamment à Dresde ou à Hiroshima. Pourtant la lutte contre le nazisme était une guerre juste. Et personne ne peut renvoyer les Alliés et l’Axe dos à dos. De même, durant la guerre de libération algérienne, le FLN a commis - comme l’armée française - des crimes de guerre, voire des crimes contre l’humanité. Pourtant, sa revendication d’indépendance était tout à fait légitime. Et là aussi la symétrie n’est pas acceptable. Un dernier mot sur cette dimension. Les souffrances des deux côtés ont creusé un fossé profond, qu’il faudra du temps pour combler. Sans doute, comme l’a proposé l’intellectuel américano-palestinien Edward Said, faudra-t-il aller vers la création d’une commission Vérité et Réconciliation, pour dresser le bilan, aussi précis que possible, des cinquante dernières années. Le mouvement antimondialisation libérale pourrait y contribuer.

La priorité absolue, pour lui, doit être de réclamer une protection internationale de la population palestinienne, protection que n’assurent pour l’instant que des missions civiles internationales. Il doit réclamer de l’Europe qu’elle s’engage dans cette voie et qu’elle utilise l’accord de coopération Union européenne-Israël comme un moyen de pression.

Néanmoins, nous devons répéter que seule une solution politique peut permettre d’échapper à un mortel engrenage. C’est ce qu’ont rappelé avec courage, dès le mois de juillet 2001, des personnalités représentatives des deux camps - dont plusieurs ministres (MM. Yasser Abed Rabbo, Nabil Amr, Hisham Abdoul Razzek) et intellectuels (Mme Hanan Ashrawi, MM. Sari Nuseibeh, Salim Tamari) palestiniens, ainsi que M. Yossi Beilin, ancien ministre de la justice du gouvernement Barak, et de nombreux écrivains (dont Amos Oz, A. B. Yehoshua, David Grossman).

« Nous, Israéliens et Palestiniens, dans les plus difficiles des circonstances pour nos deux peuples, venons ensemble pour réclamer la fin du bain de sang, la fin de l’occupation, un retour urgent aux négociations et à la mise en oeuvre de la paix. [...] En dépit de tout, nous croyons toujours en l’humanité du camp adverse et dans le fait que nous avons un partenaire avec qui nous allons faire la paix. Une solution négociée au conflit entre nos peuples est possible. [...]. Pour aller de l’avant, il faut accepter la légitimité internationale et l’application des résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité de l’ONU menant à une solution fondée sur les frontières de 1967 et sur deux États, Israël et la Palestine, côte à côte, ayant Jérusalem pour capitale respective. Des solutions justes et durables peuvent être trouvées à tous les problèmes en suspens, sans porter atteinte à la souveraineté des États palestinien et israélien, souveraineté définie par leurs citoyens respectifs et comprenant les aspirations à un État des deux peuples, palestinien et juif. »

EXTRAITS

Lettre à ma fille

J’ai écrit ce livre pour toi, en pensant à toi et à tous les jeunes de vingt ans. Cela fait plus de deux décennies que j’écris sur le conflit israélo-palestinien, que je donne des conférences sur ce thème, que j’effectue des reportages sur place. J’ai débattu ardemment des droits des Palestiniens, de la nature de l’État d’Israël, de la paix à venir. Convaincu de la force de la raison et de la logique, de la nécessité de surmonter les préjugés, j’ai essayé de comprendre, de faire comprendre cet Orient prétendument compliqué. Je l’ai toujours fait avec passion, car j’ai le Proche-Orient au coeur. J’y suis né et j’y ai grandi. Et j’espère vous transmettre, à toi et à tes frères, au moins une once de ce penchant, bien que mon itinéraire ne soit ni le tien ni le leur.

Avant-propos de l’ouvrage d’Alain Gresh, Israël, Palestine. Vérités sur un conflit. Nouvelle édition, Fayard, 2002.

Avec l’échec des accords d’Oslo, avec la spirale de la violence au Proche-Orient, j’ai été pendant un temps saisi par le découragement. Les espoirs de paix s’effondraient, une nouvelle fois la région se trouvait emportée dans la folie et les affrontements. Pis, le conflit débordait dans l’Hexagone. Des milliers de Français juifs, souvent très jeunes, manifestaient devant l’ambassade d’Israël, quelques-uns aux cris de « Mort aux Arabes ! ». Ailleurs, d’autres jeunes Français, souvent d’origine maghrébine, clamaient leur indignation face à la répression en Cisjordanie et à Gaza, quelques-uns aux cris de « Mort aux juifs ! ». Des synagogues ont été attaquées, brûlées. Les attentats du 11 septembre à New York et Washington ont ravivé la haine antimusulmane et relancé les agressions antiarabes. Le spectre d’une guerre communautaire flotte sur la « douce France ». Au-delà de la condamnation de principe de toutes les manifestations d’antisémitisme, les responsables politiques ont paru paralysés. Dans les collèges, les lycées, des enseignants tétanisés expliquaient qu’ils préféraient garder le silence plutôt qu’ouvrir le débat : les solidarités « communautaires » - les « feujs » avec Israël, les « beurs » avec les Palestiniens, les « Français de souche » regardant ailleurs - paraissaient tellement fortes, tellement « naturelles », tellement insurmontables ; il valait mieux éviter de les exacerber.

Comment consentir à cette vision ? Pour moi, cela reviendrait à abdiquer les principes qui ont fondé mon travail, mes engagements, mes convictions. J’appartiens à une génération qui est venue à la politique - comme on dit venir au monde - dans les années 1960, à travers le formidable mouvement de décolonisation et à la faveur de la lutte, que nous proclamions invincible, du peuple vietnamien contre l’agression des États- Unis. Les clivages étaient alors politiques - idéologiques, oserais-je ajouter si ce mot n’avait désormais mauvaise presse. Ni les origines des uns, ni la religion des autres n’avaient de poids dans nos analyses, nos luttes, nos certitudes. Nous nous voulions partie intégrante de l’humanité, au-dessus des préjugés, des assignations de la « race » ou même de la nation. C’est ce qui nous avait séduits dans le message universaliste du marxisme : « Prolétaires de tous pays, unissez-vous ! »

Certes, le conflit israélo-arabe était plus compliqué que la guerre du Vietnam. La crise de l’été 1967 avait d’abord paniqué nombre de Français juifs, persuadés que la survie d’Israël était en jeu, puis la victoire écrasante de ce dernier sur l’Égypte, la Syrie et la Jordanie les avait enthousiasmés, ainsi qu’une bonne partie de l’opinion publique. Le poids du génocide des juifs, le mythe du kibboutz socialiste (exploitation agricole collective), mais aussi le sentiment de « revanche » anti-arabe cinq ans seulement après la fin de la guerre d’Algérie - autant de facteurs qui expliquaient ces prises de position unilatérales en faveur d’Israël. Mais, pour l’essentiel, les affrontements restaient politiques. Et dans les organisations communistes et d’extrême gauche, où des juifs militaient en nombre, nous défendions, encore une fois, des positions internationalistes.

Pourtant, nous étions les héritiers d’une tradition nationale. Nous étions encore fascinés par ces Français déclarés traîtres à leur patrie pour s’être engagés aux côtés du Front de libération nationale algérien ; on les appelait les « porteurs de valise ». Contrairement à Albert Camus, ils avaient préféré la justice à « leur mère ». Né en Égypte d’une mère d’origine juive russe et d’un père copte, athée mais respectueux des croyants, je me reconnaissais dans le pays des Lumières. Je te l’ai déjà dit, ma fille, j’ai l’immense privilège d’avoir « choisi » ma nationalité : le lycée du Caire m’avait fait français de culture et de coeur, même si je ne l’étais pas de sang. J’admirais Voltaire. Il s’était engagé dans l’affaire Calas, défendant ce calviniste accusé en 1761 d’avoir tué son fils prétendument converti au catholicisme, et exécuté l’année suivante à Toulouse. L’affaire avait divisé la France. Il avait fallu attendre 1765 pour que Calas soit réhabilité après que Voltaire eut plaidé sa cause avec tout le talent et l’énergie qu’il mettait, par ailleurs, à combattre les fanatismes religieux, y compris le protestantisme, et les privilèges des Églises.

« Avec mon frère contre mon cousin, avec mon cousin contre les étrangers » : l’adage, paraît-il, résumait la spirale des massacres que connaissait le Liban plongé dans la guerre civile durant les années 1970. Cette logique, je l’ai toujours rejetée. Faut-il l’accepter à l’heure où l’on célèbre le « village planétaire », les droits universels de la personne et l’égalité entre êtres humains ? Faudrait-il considérer comme légitime que les juifs soient solidaires d’Israël, les musulmans des Palestiniens ?

On peut comprendre qu’il existe des proximités familiales, affectives, religieuses. « Presque tous les juifs de Strasbourg, notait un responsable du Conseil représentatif des organisations juives de France (Crif) après divers incidents antisémites à l’automne 2000, ont de la famille là-bas. Le sentiment de base est une réaction d’anxiété pour les proches. Dès qu’un danger menace Israël, la solidarité joue à plein. » Quant aux jeunes d’origine musulmane, ils s’identifient à ces lanceurs de pierres, pour des raisons sociales - « Déshérités de tous pays, unissez-vous » - ou par un sentiment plus ou moins diffus d’appartenance culturelle et religieuse. Mais faut-il consentir à ces solidarités « primaires » ?

Malheureusement, la gauche semble s’y résigner. Figée par la crainte de débordements, faisant appel - quand elle était encore au pouvoir - aux autorités religieuses pour calmer les tensions, elle a abandonné à leur sort ces jeunes qui grandissaient en dehors de son influence, de sa culture, de sa vision du monde. Elle n’a pas su s’adresser à eux, répondre aux tourments qu’ils rencontraient dans les cités, trouver les mots qui touchent, mener les actions qui auraient pu donner à ce qui se passait en Palestine et en Israël un contenu universel. Écoeurés, vers qui se tourneront ces jeunes ? Vers ceux qui donnent à ce combat une explication - et une solution - religieuse ou communautaire ?

Comme à chaque nouvelle crise dans la région, j’ai été sollicité pour participer à des débats. Les discussions ont souvent été acharnées. J’ai rencontré de nombreux jeunes de ton âge, lycéens ou étudiants. J’ai pris conscience que nous n’avions pas été capables de leur transmettre cette expérience « internationaliste » que j’évoquais plus haut. Je souhaite, contre tous les vents contraires et sans vouloir idéaliser le passé, assumer ce rôle de « passeur », et mon désir est à l’origine de ce livre. J’ai voulu à la fois rétablir un certain nombre de faits sans la connaissance desquels aucune discussion sérieuse n’est possible, et exposer les principes sur lesquels se fonde ma manière de voir le conflit.

L’affrontement en Palestine est l’un des plus anciens de la planète. Il remonte à un siècle environ, avec l’émergence du mouvement sioniste en Europe et les premières vagues de colonisation en Palestine. De la Première Guerre mondiale à aujourd’hui, il a impliqué, à chaque époque, toutes les grandes puissances, de l’Empire ottoman à la Russie tsariste, de l’Union soviétique à l’Allemagne nazie, des États-Unis à la Grande- Bretagne. Il s’est traduit par cinq guerres, dont certaines ont failli dégénérer en conflagration mondiale. Dans le programme d’histoire de terminale, qui aborde le monde d’aujourd’hui, le Proche-Orient est éclaté en plusieurs chapitres, en plusieurs thématiques. De surcroît, comme nombre de professeurs répugnent à aborder ce sujet « sensible », qui tombe rarement à l’épreuve du baccalauréat, la confusion est la règle. Or la connaissance est la condition préalable à tout débat. Des points de vue divers peuvent se confronter si jeunes et moins jeunes possèdent, ce qui n’est généralement pas le cas, les éléments historiques de base. Je rappellerai donc les faits et les enchaînements qui me paraissent indispensables pour ouvrir un débat sérieux.

Mais ces précisions sont insuffisantes. Après tout, il existe déjà des centaines d’ouvrages décortiquant le conflit, son histoire et ses protagonistes. Ce n’est pas pour cela que les « spécialistes » tombent d’accord. Pourquoi ? Parce que chacun lit, consciemment ou non, ce conflit à travers des « grilles d’analyse » qui donnent un « sens » aux événements. Que répondre à quelqu’un qui proclame que la terre d’Israël a été donnée aux juifs par Dieu ? Peut-on contester la parole de Dieu ? Une vision religieuse, fondée sur un message divin, est non négociable. Comment convaincre des élèves musulmans qui pensent que la Palestine est terre islamique et ne peut faire l’objet de marchandages ou de compromis ?

Comprends-moi bien. La ligne de démarcation, pour ce qui concerne la Palestine ou pour tout autre affrontement, ne passe pas toujours entre les religieux et les autres. Certains laïques défendent des positions nationalistes extrémistes, qui attribuent une supériorité aux « leurs » contre les « autres » - nous l’avons vu en Serbie ou en Croatie. Inversement. certains religieux savent défendre la justice, au nom même de leur religion. Dans une tribune publiée par le quotidien Le Monde le 9 janvier 2001, le rabbin David Meyer rappelait que, dans la tradition juive, l’idée de « terre sainte » ou de « promesse inconditionnelle » sur la terre d’Israël n’existe pas. Il citait le chapitre IV du Deutéronome (l’un des premiers livres de la Bible) : « Maintenant donc, ô peuple d’Israël, écoute les lois et les règles que je t’enseigne pour les pratiquer, afin que vous viviez et que vous arriviez à posséder le pays que l’Éternel, Dieu de tes pères, vous donne. [...] Voyez, je vous ai enseigné des lois et des statuts, selon ce que m’a ordonné l’Éternel, mon Dieu, afin que vous vous y conformiez dans le pays où vous allez entrer pour le posséder. Observez-les et pratiquez-les ! Ce sera là votre sagesse et votre intelligence aux yeux des peuples [...]. Or, quand vous aurez engendré des enfants, puis des petits-enfants, et que vous aurez vieilli sur cette terre, si vous dégénérez alors, si vous fabriquez une idole, image d’un être quelconque, faisant ainsi ce qui déplaît à l’Éternel, ton Dieu, et l’offense, j’en prends à témoin, aujourd’hui contre vous, les cieux et la terre ; vous disparaîtrez promptement de ce pays pour la possession duquel vous allez passer le Jourdain, vous n’y prolongerez pas vos jours, vous en serez proscrits. » Et le rabbin s’interroge sur ce culte insensé « que constitue l’idolâtrie de la terre d’Israël, du “Grand Israël” », qui fait passer « les notions de sainteté et de sacré avant celle du respect de la vie humaine ».

Pour ma part, je n’appartiens à aucun « parti de Dieu », je me contente - comme le « bâtard Goetz », le personnage central de la pièce Le Diable et le Bon Dieu de Jean-Paul Sartre - d’appartenir à celui des hommes, ou plutôt à celui des êtres humains. Je ne reconnais aucune hiérarchie entre eux, pas plus que je ne classe sur une échelle ascendante ou descendante les communautés religieuses ou nationales. Même si je comprends que, pour des raisons parfois familiales, quelquefois religieuses, souvent culturelles, nous puissions nous sentir plus proches de tel ou tel peuple... À condition de ne pas l’idéaliser, à condition de ne pas absoudre les crimes commis en son nom.

En Palestine, il n’existe pour moi aucun droit « naturel » ou « religieux ». Remonter à trois mille ans ou même à mille ans pour déterminer quel arpent de terre appartient à qui est un exercice absurde, illégitime, mais aussi sanglant. Une telle argumentation a été utilisée par la direction de Belgrade pour justifier un « droit » sur le Kosovo, « berceau de la Serbie ». Nous savons que les nations modernes remontent au XVIIIe siècle et à la Révolution française. Je reviendrai sur ce point dans le chapitre III. Mais l’occupation de telle région française par des tribus germaniques ou de l’Aquitaine par les « Anglois » ne crée aucun droit...

Comment, alors, s’y reconnaître dans des revendications opposées ? Par l’affirmation du primat du droit international. Que disent, en substance, les résolutions des Nations unies sur la Palestine et sur Israël ? Elles reconnaissent que, désormais, sur la terre historique de la Palestine sont installés deux peuples, l’un juif israélien, l’autre palestinien, et que chacun de ces deux peuples a droit à son État indépendant.

Nuançons néanmoins cette symétrie. D’abord, le peuple israélien dispose déjà d’un État depuis plus de cinquante ans, alors que les Palestiniens en sont toujours privés et vivent dans l’exil forcé ou sous occupation. D’autre part, la situation actuelle est née d’une injustice originelle : les Palestiniens ont été chassés de chez eux, notamment en 1948-1950, par les milices juives puis par l’armée israélienne, comme je le développerai dans le chapitre IV. Cette expulsion, longtemps niée ou refoulée en Israël comme en Occident, est désormais un fait établi, grâce notamment aux travaux des « nouveaux historiens » israéliens. Nous vivons à une époque et dans un ensemble, l’Europe, où l’on invoque à satiété le « devoir de mémoire ». Très bien, mais ne faisons pas preuve de sélectivité. L’injustice faite aux Palestiniens mérite, comme d’autres - multiples durant la période coloniale -, réparation et d’abord reconnaissance. Cette dimension morale ne peut être occultée car elle conditionne une réconciliation entre Israéliens et Palestiniens.

Sur ce conflit pèse lourdement le génocide des juifs. Les prises de position, en France comme au Proche-Orient, sont marquées au fer rouge par ce qui constitue l’un des crimes les plus abominables de l’histoire de l’humanité. L’anéantissement des juifs par le nazisme et ses alliés, l’incapacité des grandes puissances de l’époque à empêcher ce crime ont créé une culpabilité dans les opinions occidentales et une inclination en faveur de ceux qui se revendiquent les héritiers de l’histoire et de la mémoire des juifs. Ce martyre a favorisé le vote de l’Assemblée générale des Nations unies du 29 novembre 1947 en faveur du partage de la Palestine, et donc de la naissance de l’État d’Israël. Mais ce sont les Palestiniens qui ont payé le prix d’un crime qu’ils n’ont pas commis, et pour lequel ils n’ont à assumer aucune responsabilité. Je reviendrai aussi plus longuement, dans le chapitre V, sur cette contradiction.

Quand on évoque le Proche-Orient, on ne peut être « au- dessus de la mêlée ». La neutralité relève de l’illusion. Pourtant, je refuse la solidarité abstraite avec l’un des deux camps. Je ne pense pas qu’un peuple - n’importe lequel - soit « bon », « juste », « supérieur » par nature ou par une quelconque grâce divine ou immanente. Aucun peuple n’est investi d’une « mission supérieure ». Pas plus les Palestiniens que les Israéliens.

Je vais donc essayer de t’expliquer tout cela. Aussi simplement que possible. Je n’entrerai pas dans le détail, les livres sont innombrables sur le sujet ; je choisirai les éléments qui me semblent indispensables pour comprendre le conflit. Mais, avant de commencer, je voudrais te convier à un détour. Depuis deux ans, de nombreuses polémiques agitent la France. Elles illustrent, à mon sens, la difficulté d’ouvrir un débat sur ce conflit à nul autre pareil.

[1] Il n’est pas question ici de revenir sur les causes de l’échec des négociations entre l’équipe d’Ehoud Barak et celle de Yasser Arafat. Notons simplement que l’on sait désormais que les « offres généreuses » du premier ministre israélien à Camp David n’étaient ni généreuses, ni conformes au droit international. Lire, entre autres, Charles Enderlin, Le rêve brisé, Fayard, 2002, ainsi que Robert Malley et Hussein Agha, New York Review of Books, 9 août 2001.

Alain Gresh est rédacteur en chef au mensuel Le Monde diplomatique et auteur de plusieurs livres sur le Proche-Orient dont Israël- Palestine, vérités sur un conflit, Fayard, Paris, 2001 et 2002
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