Lettre d’Alice Walker à Yediot Books : pourquoi son livre ne sera pas réédité en Israël

Alice Walker, vendredi 22 juin 2012

L’auteure amé­ri­caine Alice Walker a écrit à son éditeur israélien, Yediot Books, pour refuser une nou­velle publi­cation de La Couleur pourpre.

9 juin 2012

Chers éditeurs de Yediot Books,

Merci beaucoup pour votre intérêt à publier mon roman, La Couleur Pourpre. Je ne peux néan­moins pas le per­mettre pour la raison sui­vante : Comme vous le savez peut-​​être, l’automne dernier, le Tri­bunal Russell pour la Palestine s’est réuni en Afrique du Sud et a déclaré qu’Israël était cou­pable d’apartheid et de per­sé­cution du peuple pales­tinien, en Israël comme sur les ter­ri­toires occupés. Les témoi­gnages que nous avons entendu, d’Israéliens et de Pales­ti­niens (j’étais un membre du jury) était bou­le­versant. J’ai grandi sous l’apartheid amé­ricain, et ce qu’on entendait là était bien pire. En effet, plu­sieurs Sud-​​Africains qui ont par­ticipé à cette réunion, y compris Desmond Tutu, ont eu le sen­timent que la version israé­lienne de ces crimes dépasse même ce qu’eux avaient subi sous les régimes supré­ma­tistes blancs qui ont dominé l’Afrique du Sud pendant si longtemps.

Je sou­haite pro­fon­dément que le mou­vement non-​​violent du BDS dont je fais partie, puisse avoir assez d’impact sur la société civile israé­lienne pour changer la situation.

Dans cette pers­pective, je vou­drais vous faire part d’un exemple passé de l’engagement de La Couleur Pourpre dans l’effort mondial pour faire dis­pa­raitre l’habitude auto­des­truc­trice qu’a l’humanité de déshu­ma­niser des popu­la­tions entières. Lorsque le film de la Couleur pourpre a été terminé, et que nous avons tous décidé que nous le trou­vions excellent, le Directeur Steven Spielberg devait décider si le film pouvait être diffusé auprès du public sud-​​africain. J’ai milité contre cette idée parce que, tout comme en Israël aujourd’hui, il existait un mou­vement BDS de la société civile qui avait pour objectif changer les poli­tiques d’apartheid de l’Afrique du Sud et, dans les faits, trans­former le gouvernement.

Ce n’était pas une position par­ti­cu­liè­rement dif­ficile à tenir pour ma part. Je crois pro­fon­dément aux méthodes de chan­gement social même si des fois celles-​​ci semblent exiger un temps infini, mais j’ai regretté ne pas pouvoir par­tager de manière immé­diate notre film avec (par exemple) Winnie et Nelson Mandela et leurs enfants, ainsi qu’avec la veuve et les enfants du jour­na­liste vision­naire et défendeur de l’intégrité et liberté afri­caine Steven Biko, bru­ta­lement assassiné alors qu’il se trouvait en garde à vue.

Nous avons décidé d’attendre. Nous étions si heureux quand le régime d’apartheid a été démantelé et que Nelson Mandela est devenu le premier pré­sident noir de l’Afrique du Sud.

Ce n’est qu’à ce moment que nous avons envoyé notre beau film. Jusqu’à ce jour, quand je suis en Afrique du Sud, je peux garder la tête haute et rien n’entrave l’amour qui existe entre moi et la popu­lation de ce pays.

Tout cela pour dire que j’aimerais tel­lement savoir que mes livres sont lus par les popu­la­tions de votre pays, surtout par les jeunes, et par les cou­rageux mili­tants israé­liens (Juifs et Pales­ti­niens) pour la justice et pour la paix avec qui j’ai eu le plaisir de col­la­borer. Je suis opti­miste qu’un jour, peut-​​être bientôt, ceci pourra se faire. Mais le temps n’est pas arrivé. Nous devons continuer à y tra­vailler, et attendre.

Avec l’espérance qu’un avenir juste peut être fait de petits actes,

Alice Walker