De Shamir à Nétanyahou : ce qui a changé, ce qui reste

Gilles Paris, dimanche 1er juillet 2012

Près de vingt ans après son retrait de la vie poli­tique et après un long cré­puscule lié à la maladie, Yitzak Shamir a défi­ni­ti­vement quitté la scène samedi 30 juin, après avoir exercé les plus hautes fonc­tions malgré un passage par la case de la lutte armée non conventionnelle…

Emporte-​​t-​​il avec lui une cer­taine idée d’une droite intrai­table et d’Etat juif arc-​​bouté contre toute forme d’Etat pales­tinien ? Assu­rément quand on relit le dis­cours pro­noncé à l’occasion de l’ouverture de la confé­rence de Madrid, en octobre 1991. Rap­pelons qu’à l’époque, le premier ministre israélien avait tout fait pour éviter de se retrouver dans le cadre d’une réunion inter­na­tionale, en pleine intifada, avec la crainte de subir la pression des Etats-​​Unis après leur inter­vention en Irak, quelques mois plus tôt.

"Nous consi­dérons que le but des négo­cia­tions bila­té­rales est de signer des traités entre Israël et ses voisins ainsi que de par­venir à un accord portant sur des arran­ge­ments inté­ri­maires d’auto-gouvernement avec les Arabes pales­ti­niens." Yitzak Shamir, à aucun passage de son dis­cours, n’emploie le terme de Pales­ti­niens comme substantif.

Pour le premier ministre israélien d’alors, pas question donc de recon­naître au bout d’un pro­cessus un éventuel Etat pales­tinien, tout au plus une auto­nomie "arrangée et inté­ri­maire". Une fois au moins, son lointain suc­cesseur, Benyamin Néta­nyahou a évoqué au contraire le principe des deux Etats, en juin 2009, sous conditions :

"On ne peut s’attendre à ce que nous accep­tions par avance le principe d’un Etat pales­tinien sans garanties de démi­li­ta­ri­sation de cet Etat."

Il y a ce qui change, et il y a aussi ce qui ne change pas. La reven­di­cation d’un lien spé­ci­fique à la terre de l’ancienne Palestine man­da­taire en fait partie, avec les paroles pro­noncées en 1991 que ne renierait pas M. Néta­nyahou 21 ans plus tard :

"Nous sommes le seul peuple qui a vécu sur la terre d’Israël sans inter­ruption depuis plus de quatre mille ans ; nous sommes le seul peuple, à l’exception de l’éphémère Royaume des croisés, à avoir exercé une sou­ve­raineté indé­pen­dante sur cette terre ; nous sommes le seul peuple à avoir consacré Jéru­salem comme capitale ; nous sommes le seul peuple dont les Lieux saints ne se trouvent que sur la terre d’Israël. Aucun peuple n’a exprimé son atta­chement à sa terre avec autant d’intensité et de constance que nous (…) Pour les autres, ce n’était pas une terre attractive. Per­sonne n’en a voulu."

Il y a aussi les lignes rouges tracées :

"Nous savons que nos par­te­naires aux négo­cia­tions vont for­muler des exi­gences ter­ri­to­riales à l’égard d’Israël. Cependant, comme le démontre clai­rement l’analyse de la longue his­toire du conflit, sa nature n’est pas ter­ri­to­riale. Ce conflit faisait rage bien avant qu’Israël ait acquis la Judée, la Samarie, Gaza et le Golan dans une guerre défensive. Il n’y avait pas l’ombre d’une recon­nais­sance d’Israël avant cette guerre de 1967, quand les ter­ri­toires en question n’étaient pas sous le contrôle d’Israël (…) Il serait regret­table que les négo­cia­tions se fixent en premier lieu et exclu­si­vement sur la question ter­ri­to­riale. C’est la voie la plus rapide pour se retrouver dans une impasse. Ce dont nous avons besoin, en premier lieu et avant tout, c’est d’instaurer la confiance, d’écarter le danger d’une confron­tation et de déve­lopper les rela­tions dans autant de domaines que possible."

Pas question pour Yitzak Shamir, en 1991, de partir du principe du retour aux fron­tières de 1967 comme base de négo­cia­tions. M. Néta­nyahou, tout aussi rétif à l’idée de grand raout inter­na­tional -Nicolas Sarkozy a pu le vérifier à ses dépens-​​ ne dit pas autre chose aujourd’hui. Négo­cia­tions longues et dif­fi­ciles, horizon incertain,le dis­cours de clôture pro­noncé quelques jours plus tard vaut le détour pour ce qu’il dit de l’état d’esprit ambiant.

Au fait, M. Néta­nyahou était présent aux côtés de M. Shamir en octobre 1991 (voir le cliché ci-​​dessus où on reconnaît éga­lement un fringant Amr Moussa), d’autres photos très réussies le rappellent…